Depuis la rentrée de septembre, un collège hors contrat a ouvert dans le Loir-et-Cher, revendiquant un apprentissage avec «pour horizon la vie éternelle». L’établissement, financé en partie par le milliardaire français, préfigure un projet à plus grande échelle en lien avec l’extrême droite, que les acteurs locaux tentent de faire disparaître.

La route est droite comme un «i», de grands arbres déplumés de part et d’autre bordés de grillage. Le cœur de la Sologne, à une vingtaine de kilomètres de Salbris, la ville d’Alexandre Avril, vice-président de l’Union des droites pour la République, le parti d’Eric Ciotti, et aficionado des plateaux de CNews.
Un car scolaire s’engouffre par le portail blanc qui se referme sous notre nez. Voici l’Académie Saint-Louis, internat non mixte pour collégiens dans le Loir-et-Cher. Depuis la route, impossible d’imaginer la magnifique propriété, le château en briques rouges se reflétant dans l’étang, les allées de cailloux blancs et les 175 hectares pour gambader. Les photos claquaient, jusqu’à ce coup de ménage à l’automne. Le site internet a été revu de fond en comble. Exit la référence à l’«éducation intégrale», qui vise à considérer l’élève dans sa globalité, «corps, esprit et âme» avec «pour horizon la vie éternelle».
La devise «Former les hommes, révéler les talents» aussi, a disparu. C’était pourtant une clé de lecture importante pour cerner le projet de Pierre-Edouard Stérin, l’un des financeurs de l’école. Il détient 90 % des parts de la SCI propriétaire des lieux, avait révélé en mars l’Humanité. L’internat se veut un établissement-pilote, précurseur de six autres qui devraient quadriller la France de demain, selon ses plans. L’éducation fait partie du plan-puzzle du milliardaire et de ses connexions à l’extrême droite. Cette Académie Saint-Louis en est l’une des pièces.
«Risque d’endoctrinement»
L’inquiétude a revêtu plusieurs parkas ces derniers mois. A la fin de l’hiver, quand le projet jusque-là secret, sort du bois dans la presse. En fanfare d’abord dans Valeurs actuelles, les autres médias embrayent : Pierre-Edouard Stérin vient de racheter le domaine de Chalès, juste derrière la voie ferrée de Nouan-le-Fuzelier. Jusqu’ici bâtisse historique de l’association l’Œuvre des orphelins des douanes, qui y organisait des colos. La mobilisation locale rebondit à Paris : 160 personnalités politiques, syndicales et universitaires s’élèvent, dans une pétition, contre «le risque d’endoctrinement» de ce projet. Emmanuel Mercier, professeur à Blois et cosecrétaire régional de la FSU, espère alors un coup de pelle des institutions pour enterrer le projet de Stérin. En refaisant le film dans un café de Salbris, lui et son collègue Benjamin Salesse sont convaincus que l’histoire s’est jouée sur le fil au cœur de l’été «dans le bureau de la ministre de l’Education Elisabeth Borne». «A moins que Bruno Retailleau soit intervenu ?» s’interrogent-ils.
Finalement, l’Académie Saint-Louis ouvre ses portes en septembre. Au nom de la liberté de l’enseignement qui figure tout en haut de la hiérarchie des normes. Seules des preuves manifestes de risque pour la sécurité justifient d’empêcher la création d’une école hors contrat, c’est-à-dire en marge des circuits de l’Education nationale. Il arrive que des fermetures administratives soient prononcées dans un deuxième temps en cas de manquements avérés dans les enseignements du «socle commun des connaissances», à savoir lire, écrire et compter.
Prières au bord de l’étang
Pour l’heure, à Chalès, ils sont 65 collégiens, et une classe de seconde doit ouvrir en septembre. Les filles ne sont pas acceptées, l’uniforme de mise. Pull sapin et pantalon noir. Prières et messes à gogo au bord de l’étang, et sport chaque après-midi. Le jour de notre venue, un bus de ville embarque les ados à la piscine municipale. Ni les éducateurs, ni les élèves ne sont du coin, entend-on dire à Nouan-le-Fuzelier, même si les langues sont bien rangées. Peu acceptent de parler, à l’image du directeur de l’école publique qui envoie valdinguer, invoquant son devoir de réserve. Une restauratrice rapporte, à mots élagués, les critiques des habitants à l’heure du déjeuner – «J’ai du mal à les suivre parfois. Ça vote RN, ils devraient être pour ce type d’écoles.» Les velléités ont vite fondu, dit-elle.
Ici, l’année scolaire coûte entre 9 000 et 17 000 euros. A la différence du privé sous contrat, tenu de suivre les programmes officiels et de respecter le principe de laïcité en classe, le hors contrat ne reçoit pas de financement public. Même si en réalité, il en perçoit de manière indirecte, via les défiscalisations accordées aux dons. L’Académie Saint-Louis, comme d’autres établissements hors contrat, est soutenue financièrement par plusieurs fondations.
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Avant le ménage d’automne, figuraient les logos des partenaires : la Fondation pour l’école, qui a récolté l’année dernière près de 5 millions de dons de mécènes, pour les reverser à des établissements hors contrat, comme la fondation Saint-Joseph Education, de François-Xavier Clément, qui promeut l’éducation intégrale. L’établissement du Loir-et-Cher reçoit aussi des dons du Fonds du bien commun de Stérin, qui s’en vante sur son site internet, entre des images d’épis de blé. On ignore le montant de la participation : les comptes de ce fonds de dotation, consultés par Libération, ne sont pas détaillés. Interrogés, ni le fonds, ni l’Académie Saint-Louis n’ont souhaité répondre, estimant «le dénigrement systématique d’un journal comme Libération, cherchant systématiquement à nous nuire». Le montage de Stérin interpelle d’autant plus que les dons sont des prêts faits par sa holding belge B.A.D. 21, comme l’a relevé l’Observatoire des multinationales. Faut-il en déduire que Stérin défiscalise de l’argent sous forme de prêt… qu’il récupère ensuite ?
«L’école s’insère dans une terre culturellement prête»
Yvon Chery, figure locale et candidat sur une liste citoyenne aux municipales de Romorantin, à 30 kilomètres de là, fait partie des premiers à s’être mobilisé. Il a pourtant hésité avant de nous parler, lassé de l’attention médiatique portée sur Stérin, comme s’il résumait à lui seul le problème. «Stérin devient un objet hors sol. Les journalistes se polarisent sur lui et l’extrême droite sans réfléchir aux causes.» En mettant de côté les questions de fond : «Pourquoi cette école, ici, en Sologne ? Ce n’est pas un hasard. Elle s’insère dans une terre culturellement prête.»

Katherine, militante au sein du collectif Luttes locales Centre, décrit avec justesse ces projets qui prennent sens, une fois mis côte à côte. L’extension du golf de 92 hectares, la folie pour la chasse avec les 4 000 kilomètres d’«engrillagement». Ou plus récemment le rachat de Caillau, une entreprise d’industrie automobile qui fait vivre 500 personnes à Romorantin, par un fonds dont Stérin est actionnaire minoritaire. En 2025, leur collectif lançait devant l’Académie Saint-Louis un manifeste «pour une autre Sologne». «Notre territoire sert de laboratoire aux plans des ultra-riches, avancent-ils. L’Académie Saint-Louis, c’est la touche scolaire qui leur manquait.» Pendant l’été, le rectorat d’Orléans-Tours avait annoncé des contrôles de l’établissement «dès les premiers mois de l’année scolaire». Début janvier, toujours rien.
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