La carte de l’éducation prioritaire restera gelée jusqu’en 2027, en dépit de « situations aberrantes »
Par Sylvie Lecherbonnier, Eléa Pommiers et Julie Cassotti (Infographie)
Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 07h27 – Temps de Lecture 6 min. – Article réservé aux abonnés

La révision de la carte de l’éducation prioritaire est attendue depuis 2019, mais ceux qui l’espèrent devront encore patienter. Le ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, l’a assumé, le 9 décembre 2025, devant l’Assemblée nationale : « Je ne crois pas avoir l’espace-temps politique suffisant » pour réformer ce dispositif, a-t-il déclaré.
Une actualisation d’ampleur est « objectivement nécessaire », reconnaît le ministre, mais nécessite « entre douze et dix-huit mois » de travail. Un « exercice long et délicat » qu’Edouard Geffray n’entend pas mener à l’approche des élections municipales de mars, puis de l’élection présidentielle d’avril 2027. Il est donc acté à la tête du ministère de l’éducation nationale qu’aucune refonte de la géographie de l’éducation prioritaire, qui concerne un collège public sur cinq et 1,7 million d’élèves, ne sera menée avant le nouveau mandat présidentiel.
A cette date, la carte, initialement pensée pour être revue tous les quatre ans, sera figée depuis douze ans. Le consensus est pourtant total sur son obsolescence, qui n’a cessé de s’aggraver à mesure que la pauvreté et la ségrégation sociale et spatiale se sont accrues en France. La Cour des comptes le soulignait dans un rapport de mai 2025, rappelant que « toute politique de zonage ou de labellisation comporte des effets de seuil et exige une actualisation régulière ».
La liste des 1 093 réseaux d’éducation prioritaires (REP), dont 360 sont renforcés (REP+), présente des anomalies manifestes. Selon les calculs du Monde, cinq collèges avec un indice de position sociale (IPS) supérieur à 110 sont classés en éducation prioritaire, voire en REP+, alors qu’ils sont parmi le quart le plus favorisé de France. Trois sont à Paris, deux sont à Bordeaux. A l’inverse, 24 collèges avec un IPS inférieur à 80, soit des établissements comptant parmi les 9 % les plus précaires, en sont exclus – un chiffre qui augmente, signe d’une dégradation de la situation de ces établissements.

En 2025, deux d’entre eux figurent dans la liste des 150 collèges les plus défavorisés du pays, avec un profil de type REP+ : le collège Gérard-Philipe de Clermont-Ferrand, et le collège Montesquieu d’Evry-Courcouronnes. Or, la règle établie par le ministère veut qu’aucun établissement ne puisse intégrer le périmètre de l’éducation prioritaire, et donc bénéficier des moyens supplémentaires afférents, si aucun établissement n’en sort, afin que la proportion d’élèves bénéficiant de cette politique reste stable.
Au-delà de ces situations extrêmes, le découpage actuel de l’éducation prioritaire inclut 21 collèges dont les IPS sont supérieurs à la moyenne nationale. Près de la moitié d’entre eux (dix) sont parisiens. La liste établie en 2014 omet en revanche 118 établissements dont l’indicateur social est inférieur à celui de la moyenne des établissements de REP.
Des mesures d’urgence
Malgré l’absence de révision de la carte, le ministère de l’éducation nationale assure travailler à ses écueils. « L’instruction technique a déjà été très largement engagée », fait-on savoir Rue de Grenelle, où les « situations aberrantes » de collèges et d’écoles exclus de l’éducation prioritaire ont été listées.
Une vingtaine de collèges devraient ainsi bénéficier de mesures spécifiques. « On ne peut pas les faire rentrer dans la carte, mais on travaille à une action triennale pour enjamber 2027 et leur permettre d’avoir une situation qui se rapproche de l’éducation prioritaire », a déclaré Edouard Geffray lors d’une visioconférence avec les chefs d’établissement, lundi 5 janvier. En parallèle, il entend mener une politique ciblée pour les 800 collèges, dont au moins 40 % des élèves ont moins de 8 sur 20 en français et en mathématiques au brevet. Parmi eux, deux tiers sont en éducation prioritaire.
Une centaine de postes sont par ailleurs envisagés dans le projet de loi de finances 2026 pour les écoles dites « orphelines », qui n’appartiennent pas à un réseau d’éducation prioritaire malgré l’accueil de population défavorisée, car leur collège de rattachement n’est pas classé REP. Le tout étant toutefois suspendu à l’adoption d’un budget pour 2026.
Ces mesures restent toutefois insuffisantes aux yeux des oubliés de l’éducation prioritaire, qui ne pourront pas bénéficier des effectifs allégés, notamment en primaire, des dotations supplémentaires, des temps de concertation pour les enseignants dégagés en REP+, ou encore des indemnités importantes prévues pour les enseignants. La crainte, pour eux, est que cet enlisement durable de la carte ne soit synonyme d’abandon.
« Dans un collège avec de tels niveaux de difficultés sociales, on a besoin de plus de temps, de moins d’élèves par classe, et il n’y a que l’éducation prioritaire qui peut nous le donner », dénonce Sandrine Charrier, professeure au collège Gérard-Philipe de Clermont-Ferrand et membre du bureau national du SNES-FSU. « Repousser encore la refonte de la carte est scandaleux, abonde Stéphane Audebeau, représentant du SNES-FSU dans l’Hérault, où deux collèges de Béziers figurent parmi les non classés, en dépit d’un IPS inférieur à 80. On parle de souffrances d’élèves, de difficultés professionnelles pour les personnels, et de collèges dont les situations ne font que se dégrader. Un saupoudrage de moyens ne résoudra rien ! »
« Attendre encore dix-huit mois pour revoir la carte, c’est très long, admet un cadre du ministère sous le couvert de l’anonymat. Mais s’il s’agit de repenser plus globalement cette politique, cela nécessite une envergure politique qu’un gouvernement ne peut pas avoir dans la situation parlementaire actuelle. »
La décision de report actée par Edouard Geffray n’est que la dernière d’une longue liste. Alors que la carte aurait dû être revue dès 2019, Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation nationale, émet le souhait de sortir de la logique d’un système « binaire » où « si vous êtes dans l’éducation prioritaire, vous êtes sauvé et si vous n’y êtes pas, vous êtes en enfer ». Un rapport de l’universitaire Pierre Mathiot et de l’inspectrice générale Ariane Azéma, remis en novembre 2019, fait des recommandations en ce sens. Annoncées pour 2020, puis reportées à 2021 en raison des élections municipales, ces évolutions ne verront pas le jour. La crise sanitaire, puis la valse des ministres ont ensuite eu raison de toute réforme globale.
Critiques récurrentes
Entre-temps, plusieurs mesures d’ampleur ont eu pour conséquence de rigidifier la carte, rendant éminemment complexe et politiquement délicate toute sortie du dispositif, pourtant indispensable pour intégrer de nouveaux établissements. Ainsi du dédoublement des classes de grande section, CP et CE1, créé en 2017, ou de la politique indemnitaire en faveur des enseignants de l’éducation prioritaire : 144 euros brut mensuels en REP, 426 euros en REP+, auxquels s’ajoute une part modulable.
Depuis 2019, d’autres dispositifs sont apparus en marge ou en parallèle des réseaux d’éducation prioritaire. C’est le cas des « contrats locaux d’accompagnement » et des « territoires éducatifs ruraux », dotés de moyens moindres mais dévolus aux établissements proches de l’éducation prioritaire, ou encore des « cités éducatives », dont l’objectif est de renforcer la coopération des acteurs éducatifs et associatifs et des collectivités dans les quartiers prioritaires de la ville. Un millefeuille qui brouille la lisibilité de la politique menée et nourrit le sentiment d’une dilution de l’éducation prioritaire.
Derrière l’enlisement de la carte se joue ainsi un débat plus large sur la pertinence de cette politique qui n’a jamais fait totalement consensus depuis sa création en 1981. Parmi les critiques récurrentes : la faiblesse persistante des résultats des élèves en dépit d’un coût multiplié par 2,5 en dix ans, le peu d’établissements ruraux concernés, le fait qu’une large part des élèves défavorisés ne soient pas en éducation prioritaire, l’enjeu du primaire, dont le classement en REP dépend exclusivement de celui du collège de rattachement, ou encore le sort des lycées, sortis de l’éducation prioritaire en 2015.
Le rapport de la Cour des comptes étrillait ainsi une éducation prioritaire coûteuse, qui « segmente le service public de l’éducation, qui s’éloigne des objectifs initiaux en termes de réussite des élèves et aboutit à un système peu lisible et peu efficient », et invitait à la « repenser ». Le rapport sénatorial qui découle de cette enquête allait dans le même sens.
Des critiques que balaient les partisans de l’éducation prioritaire. « Cette politique n’est pas une solution générale aux difficultés d’apprentissage des enfants de milieux populaires mais une réponse appropriée dans les lieux où les difficultés sociales et scolaires sont particulièrement concentrées », exposent Marc Bablet, Fabienne Federini et Michèle Coulon, du collectif Langevin-Wallon.
Un rapport de l’inspection générale remis à Edouard Geffray en octobre 2025 plaide aussi, selon les informations du Monde, pour une politique nationale forte pour l’éducation prioritaire avec, outre une révision de la carte, une action massive en matière de formation. « On ne peut pas se passer de l’éducation prioritaire, défend aussi Jérôme Fournier, secrétaire national du SE-UNSA. On y fait progresser les élèves plus vite que hors éducation prioritaire, même si on n’arrive pas à pallier toutes les difficultés. Sans cette politique, les élèves seraient en danger. » L’arbitrage dépendra désormais du – ou des – vainqueur des élections présidentielle et législatives de 2027.
Sylvie Lecherbonnier, Eléa Pommiers et Julie Cassotti (Infographie)
HAUTES-PYRÉNÉES


